L’année du singe mouillé

L’astrologie chinoise marie les éléments et les animaux. Il faut bien reconnaître qu’en théorie, le singe de feu, qui vient de débuter son règne, est un poil plus impressionnant que la chèvre de bois, maîtresse des astres l’année dernière.

Outre ces deux éléments, l’eau, la terre et le métal influencent aussi les destins.

En vérité, l’eau a pris le pas sur le feu lors de ce défilé du nouvel an 2016. Nettement.

Néanmoins les singes sont restés stoïques.

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Les sages sont restés stoïques.

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La foule qui fait traditionnellement la queue chez Tang Frères est restée stoïque.

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Mais la pluie a quand même repoussé petit à petit les familles, les milliers de spectateurs curieux et humides. Alors les lampions se sont réfugiés dans la discrète rue du Cirque. Pas forcément d’un abord très engageant en temps normal, mais pratique.

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Certains ont compris. Il y a des jours où mieux vaut rentrer chez soi manger un bo bun au chaud.

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Et penser à demain.

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Bonne année aux singes et aux autres !

Radicaux libres

Un tour de l’arrondissement, puis deux, et pourquoi pas trois. Des kilomètres pour avoir la sensation d’avancer. La marche, ça fait réfléchir. Un peu.

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Une semaine après. Cette fois encore, on a gagné. Tant que la solidarité, la paix et la dignité… On a gagné. On voit défiler les photos dans les journaux et on pleure. On a gagné puisqu’on est capables de pleurer.

Un car de police

Et puis ces mots qui sont arrivés au cœur de la nuit : « Dis-moi que tu es chez toi… », comme d’autres chantaient autrefois « Surtout ne prends pas froid… ». Des tout petits mots tendres et doux. Chauds.lanne-mk-3

Tout à coup, on se rappelle combien on aime aimer, boire et chanter. En vrai. Le film aussi.

Plus personne ne nous dit « Mais comment tu fais pour vivre à Paris ?!… ». Finalement. Paradoxalement. Et Paris sent bon, Paris sourit. Bon, non, quand même pas. Mais presque…

Trois militaires

Là-bas, ou juste à côté, il y a les barbares. Les lâches salopards, les imbéciles manipulés… Tout ce qu’on peut leur trouver comme noms. Tout ce qu’ils sont.

On aimerait se dire que la vie n’est jamais entrée en eux, qu’elle les a juste frôlés et a trouvé porte close. La vie qui fait sourire et rebondir. La vie qui fait chier et s’accrocher.
Mais non, en fait, la vie est entrée en eux et puis elle est partie.
Il ne restait plus que du venin stagnant. Plus rien d’autre qui puisse entrer ou sortir. Une cristallisation haineuse comme il y a des cristallisations amoureuses. La « radicalisation ».

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La sirène des pompiers

Et nous en face, sacs de sang et de larmes, tous un peu percés. On se remplit de ce qu’on peut, on évacue ce qu’on doit.
On sait bien qu’on n’est pas étanches. La vie, ça va ça vient. On verse et on vide. On cesse d’aimer. Des chanteurs, des fringues et des gens qu’on a pourtant serrés si fort.

On se regarde l’humanité comme on se regardait le nombril il n’y a  pas si longtemps encore. Pourvu que ça tienne.
Non, on n’est pas que joie et fraternité, amour et bonté, Paris et fête.

On a la colère pas loin, la rage souvent, la vengeance en coup de vent. Mais on surveille les digues. On s’inquiète de ceux qui ont déjà lâché prise et qui aboient un peu partout. Qui mordent la poussière.

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Deux voitures en patrouille

Ça déborde chez le voisin, ça fait des taches au plafond. Pas chez toi, pas chez moi. Combien de temps. Combien de drames.

Ce petit bout de barbarie qui traîne en chacun de nous, on ne veut pas voir la gueule qu’il a. C’est ce qu’ils cherchent bien sûr. Nous secouer suffisamment pour qu’à bout de larmes et de sang versé, il ne nous reste que ce petit caillou coupant au fond du sac. Parce que cette bataille là, on ne la gagnerait jamais.

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Du coup, on n’a pas tellement le choix. On bravache du « même pas peur ». On se serre les coudes avant de le lever. On marche. On continue à faire des choses qui ne servent à rien. Pour le plaisir et pour oublier le caillou. On se radicalise nous aussi. Radicalement libres.

Khmer et père

Toujours la même histoire. Ici, là-bas, ailleurs… Les contes, mythes et légendes qui fondent les civilisations du monde entier relatent inlassablement des récits de princesses contrariées, de princes persécutés ou de rois tourmentés. Le Cambodge ne fait pas exception à la règle. Le 3 octobre dernier, à l’occasion de la clôture des célébrations de la Fête de la Lune, le Ballet Classique Khmer (BCK) donnait une représentation dans la salle des fêtes de la mairie du 13e. Un spectacle spécialement créé pour l’occasion.
On y a donc vu l’histoire d’un prince exilé par son père, pour d’obscures raisons. De fait, tous les rois ne chérissent pas leurs héritiers et les pères envoient souvent leurs fils faire la guerre pour les éloigner du trône.
Enfin dans ce cas précis, le prince a surtout l’air désœuvré sur son île, mais par chance, il rencontre une jeune fille qui n’est pas débordée non plus. P1040900mk

Ses parents règnent sur les fonds marins, il n’y a donc pas de mésalliance en vue. Le destin peut s’accomplir, et très vite, la rencontre hésitante se transforme en coup de foudre. Tout naturellement, le prince entreprend de demander la main de la princesse en couvrant de présents ses bienveillants ascendants.

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L’éternel désir des parents, tout royaux soient-ils, de caser leur fille ? La munificence des cadeaux ? Les manières gracieuses du jeune homme (c’est une danseuse qui incarne le prince dans le ballet) ? Quelles que soient les raisons qui entraînent leur bénédiction, ils ne se font pas prier longtemps. Les célébrations peuvent commencer, les éventails virevolter et le jeune couple se réjouir.
De cette union symbolique de la terre et de l’eau serait né le Cambodge, littéralement surgi de la mer.

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La pratique du ballet narratif est bien ancrée dans la tradition de la danse khmer. Ces chorégraphies lentes, délicates, aux postures si précises, trouvent leur origine dans l’imagerie des apsaras, les nymphes célestes indiennes représentées sur les bas-reliefs des temples d’Angkor.
Des déesses cambrées, aux visages impassibles, mais dont les mains dessinent les mille nuances de l’émotion. Une virtuosité qui aurait pu disparaître dans les années 70, quand les Khmers rouges traquaient toute forme d’art, surtout associé comme celui-ci à des cérémonies royales. Mais le Ballet Royal du Cambodge s’est finalement reformé en 1993 pour devenir aujourd’hui l’un des ambassadeurs les plus prisés de la culture locale.
Fondé en 1976 en France par la princesse Norodom Vacheahra, la demi-sœur du roi Norodom Sihanouk, le BCK a lui pour vocation de transmettre ici la culture millénaire de la danse khmer aux nouvelles générations et a survécu à la disparition de sa créatrice en 2013. Il s’ouvre même vers l’extérieur en n’accueillant pas uniquement des danseuses d’origine cambodgienne.
Après tout, les histoires de familles compliquées sont universelles.

Premier degré

Il y a le soleil et la lune. Un triangle entre les deux. Des colonnes. Un marteau, une épée, l’équerre et le compas. Une pierre… Un inventaire à la Prévert ? Loin de là. Bienvenue au temple. Pousser la porte de la Maison Georges Martin, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, c’est se glisser au cœur de l’expérience franc-maçonne. Ici se trouve le siège historique de l’Ordre Maçonnique Mixte International le Droit Humain. Dans le coude de la rue Jules Breton, la maison affiche fièrement sa façade néo-égyptienne, fraîchement rénovée l’année dernière. Première surprise, les francs-maçons ne se cachent donc pas au fond d’une arrière-cour, entre initiés. Et ce n’est pas l’obédience la plus connue, elle ne cherche pas à être médiatisée nous dit-on. Mais elle ouvre volontiers ses portes ce jour-là.

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5, rue Jules Breton

Le siège de la Fédération Française se trouve un peu plus loin, rue Pinel.

Fondé en 1893 par le Dr Georges Martin et Maria Deraismes, féministe et femme de lettres, le Droit Humain a fait de la mixité son socle et du droit des femmes sa principale ambition. C’est inscrit sur le fronton (Dans l’humanité la femme a les mêmes devoirs que l’homme / Elle doit avoir les mêmes droits dans la famille et dans la société). En dessous on peut lire, en latin, “L’ordre naît du chaos”, la devise maçonnique.P1040805mk

Pour le reste, cette obédience ne s’intéresse pas aux opinions politiques ou religieuses de ses membres. Sauf s’il s’avère qu’ils appartiennent à l’extrême droite ou à une secte. A la porte !

La charmante dame qui se propose de répondre à toutes nos questions nous précise que le Droit Humain pratique le Rite écossais ancien et accepté, du 1er au 33e degré. Ça a l’air important.

La Maison fête son centenaire. On y trouve une demi-douzaine de temples, ces salles spécialement aménagées qui accueillent les “tenues”, selon un rituel bien précis, dont on n’aura qu’un aperçu, bien sûr. En résumé, tout est symbole, et les membres doivent les étudier en profondeur. Tout en réfléchissant à l’avenir du monde.

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Pour des non-initiés, des “profanes” a dit la dame, cet empilage de signes super-signifiants paraît plutôt contre-productif. Excluant. Etouffant. « Quand tu auras fini de réfléchir au compas, on pourra passer à la situation des migrants ? » Oui, on caricature, parce qu’on s’interroge… En quoi tout cela facilite-t-il l’accès à la connaissance ? A l’éveil vers la force, la beauté et la sagesse, les trois piliers de la franc-maçonnerie ?

Mais enfin, ils travaillent. Quand les membres du Droit Humain estiment qu’ils ont développé une réflexion suffisamment intéressante sur un sujet, ils envoient leurs représentants en audition au Sénat.

Tapis de loge en mosaïque - Maison Georges Martin
Tapis de loge en mosaïque – Maison Georges Martin

Le décorum incite en tout cas à retrouver ses 3 ans, l’âge des : « Et pourquoi que… ? ». Les visiteurs ne s’en privent pas. On découvre le rôle de l’Hospitalier (il donne un coup de main discrètement aux frères et sœurs dans le besoin). Celui du Grand Maître (il maîtrise…). Et qu’est-ce qu’on attend des nouveaux venus, les “apprentis” ? Rien. Se taire pendant un an et observer, écouter. La perspective de se retrouver un an bouche cousue consterne manifestement les plus volubiles. « Mais vraiment, même si on a un truc vraiment vraiment important à dire ?! ». « Nan ! Chut, motus, zip…». Enfin, c’est ce qu’on a compris. Au demeurant, c’est sans doute le meilleur moyen de se rendre compte qu’on a rarement des choses très importantes à dire. La franc-maçonnerie mènerait à l’humilité ? A voir…

Un peu de lumière en plus

2015 est l’Année de la lumière en France. Un événement qui a peut être échappé à quelques-uns, mais qui a déjà donné lieu à toutes sortes de manifestations à travers le pays et que l’Université Paris-Diderot a décidé d’honorer avec éclat cet automne. Entre le 14 et le 17 septembre, Les Lumières de la vie proposent donc un programme dense de conférences et de rencontres, ouvert à tous et clairement multidisciplinaire. Art et science. Une curiosité et un savoir universels, le rêve éternel de tous ceux qui s’aventurent dans le sillage lointain de Pic de la Mirandole.

Pour la soirée d’ouverture, les organisateurs avaient concocté un subtil mélange : d’abord la diffusion de Towards the light une œuvre vidéo d’Evi Keller, qui expose jusqu’au 27 septembre à la Galerie Jaeger Bucher à Paris.

Evi Keller - Towards the light
Towards the light – Evi Keller

 

Une invitation sensible aux visions scintillantes et humides. Au programme également, un détour par le siècle des Lumières, incontournable dans la maison de Diderot, des lectures de et avec Jacques Roubaud et deux incursions chez le peintre de la lumière, Turner, et celui du ciel, Constable.

Constable, qui nourrissait une passion toujours renouvelée pour les orages menaçants et les arcs-en-ciel délicats, avait estimé, comme l’a rapporté le spécialiste Pierre Wat : « On ne voit rien véridiquement avant de l’avoir compris ». Le grand paysagiste était donc devenu un éminent météorologue de son époque pour qui les nuages n’avaient plus de secrets.

Pluie d'orage sur la mer - John Constable
Pluie d’orage sur la mer – John Constable

Depuis toujours, “l’Université” cherche à combattre l’ombre épaisse de l’obscurantisme par les lumières tamisées de ses salles d’études. Est-ce plus efficace que les grands incendies qui déchirent le monde hors de ses murs ? C’est indispensable en tout cas. L’élan des philosophes du XVIIIe siècle, appelant plus ou moins directement leurs contemporains à cultiver “l’audace de raisonner par soi-même”, a ouvert tant de volets clos. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Pour le commun des mortels, il s’agit de voir un peu, et de comprendre de son mieux. C’est déjà beaucoup. Paris-Diderot va poursuivre son exploration de la lumière jusqu’au 10 octobre avec une série de conférences, portées par ce même leitmotiv, Toute une science/Tout un art. Le 8 octobre à 18 heures, un laser reliera le bâtiment des Grands Moulins à celui de la Halle aux Farines. Au bout du faisceau, des images seront projetées sur le mur des Grands Moulins. Qui les comprendra ? Qui les verra vraiment ?

Château de Norham - William Turner
Château de Norham – William Turner

Chercher la lumière, encore et toujours. Artistes, scientifiques, mystiques. Eux et nous. Amoureux de la nuit. Tous en quête d’une étincelle.

Sur un toit vivant

Autant s’y faire tout de suite, « Living roof », ça fait plus chic, plus mode, plus design, que « Toit vivant ». La Cité de la Mode et du Design accueille donc tout naturellement l’installation du même nom, mise en place par Vergers Urbains & le Collectif Babylone, jusqu’au 31 janvier prochain. Au moins.

Une expérience d’agriculture urbaine, hors sol, avec pas mal de concepts compliqués pour les jardiniers amateurs, mais passionnants pour les citadins d’aujourd’hui. En libre accès tous les jours de 10h00 à 20h00. L’expérience a d’ailleurs des visées pédagogiques et des ateliers sont organisés régulièrement. Bref, c’est le moment de se mettre au parfum en matière d’aquaponie et d’écosystèmes résilients. On découvre aussi une serre connectée. La SunSeek suit la course du soleil tout au long de la journée. A quelques mètres, on jurerait que les tournesols font un peu la gueule…

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La Cité de la Mode et du Design, en pleine journée, c’est une ambiance particulière, loin du clubbing effréné qui agite ses nuits. Des jeunes gens à l’air las sont nonchalamment installés dans les escaliers de bois… Des mamies apprêtées se promènent par deux. On ne sait si c’est ce jardin éphémère qui les a attirées, ou plutôt la Paris Design Week, qui se déroule au même moment, mais qu’importe. Un groupe de jeunes femmes décidées s’installe à proximité du potager pour entamer un cours de yoga. Tout est propre, il n’y a guère qu’en s’approchant du bac de compost qu’un odeur « nature » se fait sentir.

A défaut de tout comprendre immédiatement, le concept des bacs-bancs permet aux visiteurs de s’installer un moment et de tendre l’oreille vers le petit bassin pour oublier le bruit de la circulation des quais. Ou de philosopher en regardant les poules piétiner la poulaillermkpaille dans leur petit espace grillagé. Aucun risque qu’elles ne s’échappent pour aller explorer la vie parisienne.

En revanche, installées pour la plupart dans d’immenses cabas, les plantes ont l’air sur le départ, prêtes à partir sur un coup de tête.

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Si on lève les yeux, on tombe sur les immeubles de Natixis et de la Caisse des Dépôts. Si on les baisse, on aperçoit le camp de réfugiés installé sous le pont Charles-de-Gaulle depuis des mois. Juste devant, il y a une pomme. Alors pour quelques minutes, on regarde la pomme.

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Le don dans le sang

C’est toujours l’été mais on arrive doucement aux dernières pages du cahier de vacances. A Paris, la plage sera bientôt balayée, et tout le monde regarde la rentrée en biais en essayant de penser à autre chose.

S’il y en a qui attendent le retour à la normale avec impatience, ce sont sans doute les employés de l’Etablissement Français du Sang. Ce 19 août, alors que le début de la semaine avait été, de leur propre aveu, “désertique”, il y a un peu de monde dans les locaux du Pavillon Laveran qui accueillent la collecte du sang à l’Hôpital Universitaire de la Pitié – Salpêtrière. sang

Quatre ou cinq habitués qui savent d’emblée s’ils sont plutôt “bras droit” ou “bras gauche” (là où se trouvent leurs meilleures veines).

Toute l’année, déjà, l’EFS est obligé de faire la danse du ventre et  de la pluie, d’en appeler à la générosité des citoyens, à la bonne conscience du quidam. Alors au mois d’août… Aux premiers beaux jours, les appels se multiplient, les camions sont de sortie. Dons de sang total, plaquettes, plasma… Il faut de tout.

 

Dès les grilles extérieures de l’hôpital, une pancarte invite à donner son sang. Et sur la plupart des panneaux indicateurs qui permettent de se repérer dans les 33 hectares de la Pitié Salpêtrière, le logo s’affiche. Rappel insistant. Pied de nez à nos égoïsmes.

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« Si tous ceux en âge de donner le faisaient, soupire le médecin chargé des entretiens “prédons”, on ne serait pas obligés de lancer toutes ces campagnes. Mais les gens ont un peu peur, surtout de faire un petit malaise ». De fait, dans la salle des prélèvements, les infirmières surveillent de près ceux qui sont en train de verser leur sang pour la bonne cause. Jambes en l’air et vaporisateur d’eau à la moindre alerte.

Il y a les donneurs de sang fidèles, réguliers, engagés, qui assurent les 10 000 dons quotidiens en France. 4% de la population en âge de le faire. Il y a ceux qui voudraient et qui ne peuvent pas, les malades du cœur, les anémiques chroniques. Le cas des homosexuels masculins est en train d’évoluer. Exclus depuis 1983 et l’épidémie de sida, un amendement voté au printemps dans la dernière loi santé doit leur permettre de pouvoir à nouveau donner leur sang, sous certaines conditions.

En France, la question des transfusions sanguines pèse encore lourd dans l’inconscient collectif.

Mais il y a tous ceux qui pourraient. Qui ont toujours mieux à faire. Qui n’aiment pas les piqûres. Pas envie de remplir quatre pages d’un questionnaire qui remonte à son appendicite du CM2 jusqu’à ses récentes pratiques sexuelles.pitié2

On n’y pense pas. Surtout on n‘y pense pas. Donner littéralement quelque chose de soi.

Pourtant, on n’a pas si souvent l’occasion de faire quelque chose de bien, en livrant si peu d’efforts. Un petit coup de piston à l’estime de soi. On devrait faire la queue devant les centres de don et dire merci en sortant.

Notre manège à nous

Un karaoké dans une exposition, ce n’est pas banal. Même si la rétrospective est consacrée à une chanteuse. La chanteuse. Piaf et sa voix qui vous fend par le milieu.piaf1-mk

Ami visiteur, prends tes regrets et va chanter au micro que tu n’en as aucun.

Bon. Plus tard peut-être.

La plupart préfèrent s’attarder devant les affiches, les photos, et l’écouter, elle.

Ses chansons sont là, dans l’audioguide, 50 ritournelles qui parlent d’amour et encore d’amour. De drames, de trahison, d’espoir. Et d’amour.

Edith Piaf est la reine de la BnF François Mitterrand jusqu’au 23 août prochain. Elle y est installée avec tout l’aplomb d’un poulbot parisien à la table des aristos. L’imposante institution, réceptacle de la culture française classique, mais aussi de ses traditions populaires, conserve en effet des milliers de documents et d’objets consacrés à celle dont on fête le centenaire de la naissance cette année.

Le Fonds Piaf a niché tout naturellement sous les grandes tours.

Ses disques y sont à l’abri, entourés des centaines de millions d’ouvrages qui tentent de percer les mystères de nos émotions, et les injustices de ce monde. Mais il suffit d’écouter sa voix quelques secondes pour avoir tout compris, tout reconnu.

Une leçon d’humilité, sans doute. Une inspiration renouvelée, sûrement.

Piaf chante les petites gens et leurs très grands sentiments.

Et nous sommes tous des petites gens. Intellectuels ou illettrés, Français ou étrangers, tout le monde essuie les verres au fond du café, tout le monde entend cette vérité.

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Piaf, elle même, n’est pas si différente des autres artistes. Ses triomphes, ses amours, ses drames, d’autres les ont vécus. Mais sa voix et sa présence sont incomparables.

L’expo a accroché l’une de ses « petites robes noires » de scène en surplomb. Comme un fantôme de petite fille en deuil. Puissante et jamais résignée.

Certes, Piaf ne laisse pas de répit, et son humanité palpitante rebute certains. On peut préférer d’autres voix, d’autres mots d’amour. Mais on ne peut pas ignorer Piaf.

Dans la rue jusqu’en 1935, dans les cabarets, dans les music-halls ou dans les plus grandes salles de concerts, elle a chanté avec la même nécessité jusqu’à la fin. Du premier au dernier jour, elle nous a parlé de nous. Et d’amour évidemment.

Les enfants de la Tour

Un mois entre parenthèses. « J’espère qu’il n’y aura pas trop de monde » disait juste avant l’ouverture Mehdi Ben Cheikh, le directeur de la galerie Itinerrance à l’origine du projet de la Tour Paris 13. En fait il y a eu beaucoup trop de monde. Tant pis, tant mieux. Du 1er au 31 octobre 2013, l’immeuble a été ouvert au public. 1000 personnes par jour, par petits groupes de 49… Des heures et des heures d’attente donc, pour visiter cet immeuble de 9 étages, construit dans les années 60 quai d’Austerlitz et voué à la démolition. Un musée éphémère, où la crème mondiale du Street Art (plus de 100 artistes) était venue s’exprimer discrètement et sans contrainte au cours des mois précédents.

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L’endroit est instantanément devenu le plus couru de Paris, petit palais poussiéreux et magique offert à des artistes éclos dans la rébellion, bien souvent dans l’illégalité et toujours dans les marges.

La frustration faisait donc partie de l’expérience. L’angoisse de rater un truc important est aussi une émotion partagée. La nécessité de voir la chose en vrai, malgré la possibilité du virtuel. Et puis tout a disparu dans un nuage de poussière, avec panache, en avril 2014.

Mais l’éphémère a laissé des traces. Il reste un livre, des photos, un film…

On découvre les artistes au travail dans le documentaire de Thomas Lallier, La Tour Paris 13, diffusé le 23 juin dernier sur France Ô. Le pantacourt-capuche a la cote. La créativité s’accroît peut-être quand on a les mollets à l’air et la tête au chaud. Des adultes à l’allure adolescente s’affairent, plus ou moins jeunes, venus du monde entier. Des garçons, surtout.

Chacun a investi une pièce. L’ombre des anciens occupants plane sur les lieux. Au milieu des gravats, des éviers abandonnés et des ustensiles cassés, on devine des souvenirs qui s’accrochent. Du quotidien, des espoirs, des galères et des enfants qui se sont ennuyés dans leurs chambres.

Tous les enfants  s’ennuient dans leurs chambres.

Certains artistes ont donc choisi de leur donner un visage. Un peu tristes, un peu absents, et qui leur ressemblent sans doute beaucoup…

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Le chantier en juin 2015

Aujourd’hui, les grues et les tractopelles ont réinvesti les lieux. Un nouvel immeuble va surgir dans l’îlot Fulton, avec des appartements savamment déboîtés, comme dans les tours Jenga. L’affiche ensoleillée promet du bonheur, du confort…

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On espère que les gens y seront heureux, bien sûr. Mais on sait déjà que des enfants vont s’y ennuyer. Rêver d’ailleurs. Et on s’en réjouit. Certains iront peut-être peindre des fresques sur les murs du monde entier, juste pour montrer ce qui leur semble beau.

BRI de glace

BNF François Mitterrand – 23 juin 2015

L’exercice est terminé. Ou plutôt le spectacle. Comme des comédiens anxieux à l’issue d’une représentation théâtrale, les cadors de la BRI cherchent leurs proches dans le public. « Ça va, tu n’étais pas trop loin ? Tu as bien vu ? ». Les compagnes ont bien vu, oui, les amis aussi, mais vu la tenue, ils ne sont pas tous certains d’avoir repéré le « leur »… Ces flics d’élite qui protègent leur anonymat ont à peine relevé leurs cagoules pour venir les embrasser. Qu’importe, on fait des photos sur le parvis de la BNF.

C’est jour de fête pour la Brigade de Recherche et d’Intervention, créée il y a tout juste 50 ans, mais aussi pour les familles qui, à l’évidence, n’ont jamais l’occasion de les voir directement en action. Ou alors dans les pires circonstances, étouffés d’angoisse devant la télé.

Six mois après, les attentats du mois de janvier hantent bien sûr toujours les esprits. D’autant que pour cet anniversaire, la BRI a choisi de simuler la résolution d’une prise d’otage. Un speaker décrit l’action pour le public mais il suffit de voir ces colonnes d’hommes en noir courir en file indienne pour que surgissent immédiatement les images de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, le 9 janvier dernier. La BRI était intervenue avec le RAID.

Drôle de frisson.

Le soleil brille, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, et une cohorte d’officiels assistent à l’événement, mines graves. Il y a des coups de feu à blanc, des corps allongés, maîtrisés. Les caméras tournent, toujours. Furieux souvenirs.

Ceux qui passent là par hasard regardent d’abord d’un œil inquiet ce déploiement policier d’envergure, avant de voir les panneaux qui annoncent l’exercice en cours, la bannière qui rassure.

En janvier, les policiers étaient applaudis dans la rue. Comme si une bonne partie de la population s’étonnait qu’ils soient courageux, ou compétents. Ils ne sont pas devenus des saints, mais ils ont l’air de savoir ce qu’ils font. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Renaud, chanteur aujourd’hui plus désabusé qu’énervé, et proche de l’équipe de Charlie Hebdo, est en train d’écrire un disque. L’une des chansons s’intitule, paraît-il, « J’ai embrassé un flic ». On imagine bien tout ce qu’il y a d’étonné d’être surpris derrière ce titre.

C’est la France de 2015. « Tu as bien vu ? ». Oui, on a tous bien vu.