Archives mensuelles : juin 2015

Les enfants de la Tour

Un mois entre parenthèses. « J’espère qu’il n’y aura pas trop de monde » disait juste avant l’ouverture Mehdi Ben Cheikh, le directeur de la galerie Itinerrance à l’origine du projet de la Tour Paris 13. En fait il y a eu beaucoup trop de monde. Tant pis, tant mieux. Du 1er au 31 octobre 2013, l’immeuble a été ouvert au public. 1000 personnes par jour, par petits groupes de 49… Des heures et des heures d’attente donc, pour visiter cet immeuble de 9 étages, construit dans les années 60 quai d’Austerlitz et voué à la démolition. Un musée éphémère, où la crème mondiale du Street Art (plus de 100 artistes) était venue s’exprimer discrètement et sans contrainte au cours des mois précédents.

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L’endroit est instantanément devenu le plus couru de Paris, petit palais poussiéreux et magique offert à des artistes éclos dans la rébellion, bien souvent dans l’illégalité et toujours dans les marges.

La frustration faisait donc partie de l’expérience. L’angoisse de rater un truc important est aussi une émotion partagée. La nécessité de voir la chose en vrai, malgré la possibilité du virtuel. Et puis tout a disparu dans un nuage de poussière, avec panache, en avril 2014.

Mais l’éphémère a laissé des traces. Il reste un livre, des photos, un film…

On découvre les artistes au travail dans le documentaire de Thomas Lallier, La Tour Paris 13, diffusé le 23 juin dernier sur France Ô. Le pantacourt-capuche a la cote. La créativité s’accroît peut-être quand on a les mollets à l’air et la tête au chaud. Des adultes à l’allure adolescente s’affairent, plus ou moins jeunes, venus du monde entier. Des garçons, surtout.

Chacun a investi une pièce. L’ombre des anciens occupants plane sur les lieux. Au milieu des gravats, des éviers abandonnés et des ustensiles cassés, on devine des souvenirs qui s’accrochent. Du quotidien, des espoirs, des galères et des enfants qui se sont ennuyés dans leurs chambres.

Tous les enfants  s’ennuient dans leurs chambres.

Certains artistes ont donc choisi de leur donner un visage. Un peu tristes, un peu absents, et qui leur ressemblent sans doute beaucoup…

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Le chantier en juin 2015

Aujourd’hui, les grues et les tractopelles ont réinvesti les lieux. Un nouvel immeuble va surgir dans l’îlot Fulton, avec des appartements savamment déboîtés, comme dans les tours Jenga. L’affiche ensoleillée promet du bonheur, du confort…

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On espère que les gens y seront heureux, bien sûr. Mais on sait déjà que des enfants vont s’y ennuyer. Rêver d’ailleurs. Et on s’en réjouit. Certains iront peut-être peindre des fresques sur les murs du monde entier, juste pour montrer ce qui leur semble beau.

BRI de glace

BNF François Mitterrand – 23 juin 2015

L’exercice est terminé. Ou plutôt le spectacle. Comme des comédiens anxieux à l’issue d’une représentation théâtrale, les cadors de la BRI cherchent leurs proches dans le public. « Ça va, tu n’étais pas trop loin ? Tu as bien vu ? ». Les compagnes ont bien vu, oui, les amis aussi, mais vu la tenue, ils ne sont pas tous certains d’avoir repéré le « leur »… Ces flics d’élite qui protègent leur anonymat ont à peine relevé leurs cagoules pour venir les embrasser. Qu’importe, on fait des photos sur le parvis de la BNF.

C’est jour de fête pour la Brigade de Recherche et d’Intervention, créée il y a tout juste 50 ans, mais aussi pour les familles qui, à l’évidence, n’ont jamais l’occasion de les voir directement en action. Ou alors dans les pires circonstances, étouffés d’angoisse devant la télé.

Six mois après, les attentats du mois de janvier hantent bien sûr toujours les esprits. D’autant que pour cet anniversaire, la BRI a choisi de simuler la résolution d’une prise d’otage. Un speaker décrit l’action pour le public mais il suffit de voir ces colonnes d’hommes en noir courir en file indienne pour que surgissent immédiatement les images de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, le 9 janvier dernier. La BRI était intervenue avec le RAID.

Drôle de frisson.

Le soleil brille, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, et une cohorte d’officiels assistent à l’événement, mines graves. Il y a des coups de feu à blanc, des corps allongés, maîtrisés. Les caméras tournent, toujours. Furieux souvenirs.

Ceux qui passent là par hasard regardent d’abord d’un œil inquiet ce déploiement policier d’envergure, avant de voir les panneaux qui annoncent l’exercice en cours, la bannière qui rassure.

En janvier, les policiers étaient applaudis dans la rue. Comme si une bonne partie de la population s’étonnait qu’ils soient courageux, ou compétents. Ils ne sont pas devenus des saints, mais ils ont l’air de savoir ce qu’ils font. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Renaud, chanteur aujourd’hui plus désabusé qu’énervé, et proche de l’équipe de Charlie Hebdo, est en train d’écrire un disque. L’une des chansons s’intitule, paraît-il, « J’ai embrassé un flic ». On imagine bien tout ce qu’il y a d’étonné d’être surpris derrière ce titre.

C’est la France de 2015. « Tu as bien vu ? ». Oui, on a tous bien vu.

Ils dansent

Ouverture de la Semaine Italienne. 19 juin 2015 – Place d’Italie
Ouverture de la Semaine italienne.
19 juin 2015 – Place d’Italie

Il y en a un, puis deux, puis trois. Puis un couple. Encore un autre. Ils dansent. Ils sont juste devant la scène, ils entendent la musique depuis quelques secondes à peine, mais ils dansent comme s’ils connaissaient tout le répertoire de l’artiste. Ils dansent sans se préoccuper de ce que pensent les badauds plantés derrière eux. On est dans la rue ou sur une place. On pourrait être au fond d’un café ou au milieu d’un pré. Qu’importe, pourvu qu’il y ait de la musique, le phénomène se reproduit partout.

Le concert est gratuit, les premières notes ont freiné les passants. Ou une scène dressée pour l’occasion a attiré leur attention. La plupart des gens sont là par hasard, au mieux par curiosité.

Elle danse les yeux fermés, agite ses bras pour inventer des gestes qui parlent d’elle.

Ils dansent une valse sur un air de tarentelle, parce qu’ils dansent ensemble depuis 30 ans et c’est comme ça. Ils ont l’air un peu fier. Les autres les regardent avec envie.

Ceux là se sont rencontrés quelques minutes auparavant. Ils improvisent un rock maladroit, une polka complètement piquée sur un air d’accordéon. Pourquoi pas.

Les autres sourient. Et les regardent avec envie.

Ils sont là à chaque fois, figures réinventées, ivres de liberté et parfois d’alcool, bien sûr, irradiant de joie ou de solitude. Méprisant la crainte du ridicule. Ils sont les danseurs pionniers de chaque concert, entraînant les autres qui finissent par lâcher prise. Même un artiste à l’énergie aussi généreuse que Luca Bassanese, soutenu par le Tarantella Circus Orchestra, a besoin de ces éclaireurs.

Plus tard, la foule entière va battre des mains et sauter au rythme irrésistible de ses chansons populaires italiennes, infusées de musique klezmer.

En attendant, ce sont eux qui dansent.

Et c’est merveilleux.

Luca Bassanese
Luca Bassanese