Archives mensuelles : septembre 2015

Premier degré

Il y a le soleil et la lune. Un triangle entre les deux. Des colonnes. Un marteau, une épée, l’équerre et le compas. Une pierre… Un inventaire à la Prévert ? Loin de là. Bienvenue au temple. Pousser la porte de la Maison Georges Martin, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, c’est se glisser au cœur de l’expérience franc-maçonne. Ici se trouve le siège historique de l’Ordre Maçonnique Mixte International le Droit Humain. Dans le coude de la rue Jules Breton, la maison affiche fièrement sa façade néo-égyptienne, fraîchement rénovée l’année dernière. Première surprise, les francs-maçons ne se cachent donc pas au fond d’une arrière-cour, entre initiés. Et ce n’est pas l’obédience la plus connue, elle ne cherche pas à être médiatisée nous dit-on. Mais elle ouvre volontiers ses portes ce jour-là.

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5, rue Jules Breton

Le siège de la Fédération Française se trouve un peu plus loin, rue Pinel.

Fondé en 1893 par le Dr Georges Martin et Maria Deraismes, féministe et femme de lettres, le Droit Humain a fait de la mixité son socle et du droit des femmes sa principale ambition. C’est inscrit sur le fronton (Dans l’humanité la femme a les mêmes devoirs que l’homme / Elle doit avoir les mêmes droits dans la famille et dans la société). En dessous on peut lire, en latin, “L’ordre naît du chaos”, la devise maçonnique.P1040805mk

Pour le reste, cette obédience ne s’intéresse pas aux opinions politiques ou religieuses de ses membres. Sauf s’il s’avère qu’ils appartiennent à l’extrême droite ou à une secte. A la porte !

La charmante dame qui se propose de répondre à toutes nos questions nous précise que le Droit Humain pratique le Rite écossais ancien et accepté, du 1er au 33e degré. Ça a l’air important.

La Maison fête son centenaire. On y trouve une demi-douzaine de temples, ces salles spécialement aménagées qui accueillent les “tenues”, selon un rituel bien précis, dont on n’aura qu’un aperçu, bien sûr. En résumé, tout est symbole, et les membres doivent les étudier en profondeur. Tout en réfléchissant à l’avenir du monde.

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Pour des non-initiés, des “profanes” a dit la dame, cet empilage de signes super-signifiants paraît plutôt contre-productif. Excluant. Etouffant. « Quand tu auras fini de réfléchir au compas, on pourra passer à la situation des migrants ? » Oui, on caricature, parce qu’on s’interroge… En quoi tout cela facilite-t-il l’accès à la connaissance ? A l’éveil vers la force, la beauté et la sagesse, les trois piliers de la franc-maçonnerie ?

Mais enfin, ils travaillent. Quand les membres du Droit Humain estiment qu’ils ont développé une réflexion suffisamment intéressante sur un sujet, ils envoient leurs représentants en audition au Sénat.

Tapis de loge en mosaïque - Maison Georges Martin
Tapis de loge en mosaïque – Maison Georges Martin

Le décorum incite en tout cas à retrouver ses 3 ans, l’âge des : « Et pourquoi que… ? ». Les visiteurs ne s’en privent pas. On découvre le rôle de l’Hospitalier (il donne un coup de main discrètement aux frères et sœurs dans le besoin). Celui du Grand Maître (il maîtrise…). Et qu’est-ce qu’on attend des nouveaux venus, les “apprentis” ? Rien. Se taire pendant un an et observer, écouter. La perspective de se retrouver un an bouche cousue consterne manifestement les plus volubiles. « Mais vraiment, même si on a un truc vraiment vraiment important à dire ?! ». « Nan ! Chut, motus, zip…». Enfin, c’est ce qu’on a compris. Au demeurant, c’est sans doute le meilleur moyen de se rendre compte qu’on a rarement des choses très importantes à dire. La franc-maçonnerie mènerait à l’humilité ? A voir…

Un peu de lumière en plus

2015 est l’Année de la lumière en France. Un événement qui a peut être échappé à quelques-uns, mais qui a déjà donné lieu à toutes sortes de manifestations à travers le pays et que l’Université Paris-Diderot a décidé d’honorer avec éclat cet automne. Entre le 14 et le 17 septembre, Les Lumières de la vie proposent donc un programme dense de conférences et de rencontres, ouvert à tous et clairement multidisciplinaire. Art et science. Une curiosité et un savoir universels, le rêve éternel de tous ceux qui s’aventurent dans le sillage lointain de Pic de la Mirandole.

Pour la soirée d’ouverture, les organisateurs avaient concocté un subtil mélange : d’abord la diffusion de Towards the light une œuvre vidéo d’Evi Keller, qui expose jusqu’au 27 septembre à la Galerie Jaeger Bucher à Paris.

Evi Keller - Towards the light
Towards the light – Evi Keller

 

Une invitation sensible aux visions scintillantes et humides. Au programme également, un détour par le siècle des Lumières, incontournable dans la maison de Diderot, des lectures de et avec Jacques Roubaud et deux incursions chez le peintre de la lumière, Turner, et celui du ciel, Constable.

Constable, qui nourrissait une passion toujours renouvelée pour les orages menaçants et les arcs-en-ciel délicats, avait estimé, comme l’a rapporté le spécialiste Pierre Wat : « On ne voit rien véridiquement avant de l’avoir compris ». Le grand paysagiste était donc devenu un éminent météorologue de son époque pour qui les nuages n’avaient plus de secrets.

Pluie d'orage sur la mer - John Constable
Pluie d’orage sur la mer – John Constable

Depuis toujours, “l’Université” cherche à combattre l’ombre épaisse de l’obscurantisme par les lumières tamisées de ses salles d’études. Est-ce plus efficace que les grands incendies qui déchirent le monde hors de ses murs ? C’est indispensable en tout cas. L’élan des philosophes du XVIIIe siècle, appelant plus ou moins directement leurs contemporains à cultiver “l’audace de raisonner par soi-même”, a ouvert tant de volets clos. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Pour le commun des mortels, il s’agit de voir un peu, et de comprendre de son mieux. C’est déjà beaucoup. Paris-Diderot va poursuivre son exploration de la lumière jusqu’au 10 octobre avec une série de conférences, portées par ce même leitmotiv, Toute une science/Tout un art. Le 8 octobre à 18 heures, un laser reliera le bâtiment des Grands Moulins à celui de la Halle aux Farines. Au bout du faisceau, des images seront projetées sur le mur des Grands Moulins. Qui les comprendra ? Qui les verra vraiment ?

Château de Norham - William Turner
Château de Norham – William Turner

Chercher la lumière, encore et toujours. Artistes, scientifiques, mystiques. Eux et nous. Amoureux de la nuit. Tous en quête d’une étincelle.

Sur un toit vivant

Autant s’y faire tout de suite, « Living roof », ça fait plus chic, plus mode, plus design, que « Toit vivant ». La Cité de la Mode et du Design accueille donc tout naturellement l’installation du même nom, mise en place par Vergers Urbains & le Collectif Babylone, jusqu’au 31 janvier prochain. Au moins.

Une expérience d’agriculture urbaine, hors sol, avec pas mal de concepts compliqués pour les jardiniers amateurs, mais passionnants pour les citadins d’aujourd’hui. En libre accès tous les jours de 10h00 à 20h00. L’expérience a d’ailleurs des visées pédagogiques et des ateliers sont organisés régulièrement. Bref, c’est le moment de se mettre au parfum en matière d’aquaponie et d’écosystèmes résilients. On découvre aussi une serre connectée. La SunSeek suit la course du soleil tout au long de la journée. A quelques mètres, on jurerait que les tournesols font un peu la gueule…

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La Cité de la Mode et du Design, en pleine journée, c’est une ambiance particulière, loin du clubbing effréné qui agite ses nuits. Des jeunes gens à l’air las sont nonchalamment installés dans les escaliers de bois… Des mamies apprêtées se promènent par deux. On ne sait si c’est ce jardin éphémère qui les a attirées, ou plutôt la Paris Design Week, qui se déroule au même moment, mais qu’importe. Un groupe de jeunes femmes décidées s’installe à proximité du potager pour entamer un cours de yoga. Tout est propre, il n’y a guère qu’en s’approchant du bac de compost qu’un odeur « nature » se fait sentir.

A défaut de tout comprendre immédiatement, le concept des bacs-bancs permet aux visiteurs de s’installer un moment et de tendre l’oreille vers le petit bassin pour oublier le bruit de la circulation des quais. Ou de philosopher en regardant les poules piétiner la poulaillermkpaille dans leur petit espace grillagé. Aucun risque qu’elles ne s’échappent pour aller explorer la vie parisienne.

En revanche, installées pour la plupart dans d’immenses cabas, les plantes ont l’air sur le départ, prêtes à partir sur un coup de tête.

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Si on lève les yeux, on tombe sur les immeubles de Natixis et de la Caisse des Dépôts. Si on les baisse, on aperçoit le camp de réfugiés installé sous le pont Charles-de-Gaulle depuis des mois. Juste devant, il y a une pomme. Alors pour quelques minutes, on regarde la pomme.

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